Les relieurs entendent souvent cette phrase : “ j’ai un livre qui aurait besoin d’être restauré, est-ce que tu pourrais… ?”. Face à cette question, d’autant plus posée par un ami cher, je ne pouvais que lui répondre avec joie : ”Bien sûr, je peux m’en occuper, de quel livre s’agit-il ?” Et c’est là que vient la surprise !
La rencontre
Je connais bien mon ami philologue, car il m’a enseigné le grec ancien à l’école, et continue de le faire pour un petit groupe. Pour préparer ses cours, il utilise de manière intensive un dictionnaire intitulé “ Etymologicon Magnum”, une mine d’or en la matière, et surtout d’un volume impressionnant. Avec son format d’un peu moins qu’un A3 et ses 10 cm d’épaisseur, ce dictionnaire grec est le plus gros livre que j’ai jamais eu à restaurer dans mon atelier! De quoi mettre en émoi mes petites mains.



- L’ Etymologicon en son état
- La couverture se détache complétement
- La couture interrompue
En le posant sur ma table de travail, ce géant me délivre ses problèmes : sa couverture et ses charnières fatiguées et fort éprouvées ne tiennent plus. Les fils et ficelles de couture ayant subi les multiples ouvertures ont lâché par endroits, laissant certains cahiers libérés du reste du livre.
Ce qui m’a étonnée, c’est la qualité de sa facture d’origine : malgré l’usage intensif, les matériaux qui le constituent sont remarquablement résistants et la couture d’origine a, en grande partie, bien tenu.
Cependant, le livre a besoin d’une intervention pour continuer à jouer son rôle.
Opération à livre ouvert
Quelles solutions allais-je bien pouvoir lui apporter ?
C’est là que le sol de mon atelier a supporté mes cent pas, pour qu’ensuite mon carnet de notes reçoive toutes mes idées et croquis, mes allers-retours, mes hésitations.
Premièrement, resolidariser les cahiers. Plusieurs solutions s’offraient alors : soit tout démonter pour repartir sur une couture toute neuve, soit resolidariser par endroits les cahiers fuyants.
Il s’avérait que le fil de couture qui tenait encore sur le reste du livre était de très bonne qualité, ce qui m’a fait pencher vers l’intervention locale. J’ai alors incrusté un nouveau fil dans la continuité de l’ancien, et de nouvelles ficelles à travers toute la largeur du dos pour assurer la liaison avec la future couverture.


- En presse, couture terminée.
- Après encollage du dos.
L’ancienne colle ne remplissant plus son rôle, j’ai entièrement nettoyé le dos pour remettre une nouvelle, et ainsi assurer un maintien durable.
Deuxièmement, la couverture : le seul choix possible était d’en refaire une neuve. Avec de telles dimensions et un tel poids, impossible de concevoir une couverture ordinaire ! Il fallait trouver un assemblage capable de résister aux contraintes exercées sur les charnières et sur l’ensemble de la structure. Pour éviter que le livre ne se déforme et que les charnières craquent, il m’a fallu associer deux techniques de montage, celles que l’on nomme “registre” (dans une version simplifiée) et “passé-carton”.
Les particularités de chacune d’elles apportent justement ce dont ce livre a besoin : robustesse du dos du livre, forte cohésion des charnières et ouverture ample.
Le volume imposant ne pouvait recevoir que des cartons épais et un dos constitué de plusieurs couches, formé selon l’arrondi du livre. Pour la couvrure, j’ai choisi une percaline ( toile cirée) qui protégera les cartons contre l’humidité.


- Des cartons robustes pour le géant
- Pose de la percaline
À chaque étape de mon intervention, le temps d’observation et de réflexion était nécessaire pour affiner mes gestes et ma manière de travailler.
La résurrection
Au bout de tout ce cheminement, le géant s’en porte bien mieux et en ressort rajeuni.
Il a retrouvé toute sa force et sa souplesse. Il continuera à fournir ses précieuses prestations philologiques à mon cher ami.
Cette expérience s’est présentée comme un véritable défi, non seulement par le gabarit de l’ouvrage, mais aussi parce qu’elle m’a poussée à réfléchir plus profondément sur l’intervention. Elle m’a rappelé combien il est important d’adapter les techniques de reliure aux particularités de chaque ouvrage afin de lui permettre de servir au mieux sa fonction.
Et vous, quel est le livre le plus impressionnant que vous ayez jamais tenu entre vos mains ?




Bravo pour ton travail. On voit que tu es passionnée. As tu l’impression que c’est un travail d’avenir ? Ou bien tu as peu de client ?
Merci beaucoup! Je dirais plutôt que ce métier continuera d’exister, tant qu’il y a des livres et des artistes qui font de cet objet un art à part entière (je pense aux relieurs qui créent de nouvelles techniques).
Beau travail 👏
Merci beaucoup!
“Et vous, quel est le livre le plus impressionnant que vous ayez jamais tenu entre vos mains ?” Ah ! eh bien ! en fait, le même !
Haha! C’est quand même mieux que la version numérique!
Superbe travail, bravo
Un livre pas comme les autres ce géant 🙂